On le lui a souvent demandé, il n’a jamais vraiment pris la peine de fournir une réponse sur le fond, convaincante ; sinon que c’est comme ça, ainsi. La question est pourquoi il ne peut se séparer de son tabouret de piano : un petit vieux meuble rachitique, à l’apparence déglinguée ; alors qu’il est un virtuose incontesté.
Si je ne me trompe, Gould y est assis un peu au-dessous du clavier, ses mains qui montent en une légère ellipse font que ses doigts frappent sec les touches dans un mouvement descendant qui peut évoquer un naufragé agrippant un bastingage. Sa gloire, son style, est d’avoir laissé sur le bord du chemin le legato qui enjolive et la pédale qui appesantit. Tchekhov fait la même chose en littérature mais ce n’est pas le sujet. Mon ami Arsenne qui, derrière ses lunettes, avait un œil d’oiseau de proie pour ce dont il était curieux, avisa lors du concert d’un quatuor à cordes que le violoncelliste avait glissé un bouchon de liège sous les cordes de son instrument entre le chevalet et le cordier. Il n’eut de cesse qu’il eût interrogé l’instrumentiste sur la raison de cet usage. La réponse qu’il obtint fut que le musicien avait constaté à l’oreille que « ça sonnait mieux ainsi ».
Une quantité, un objet indéfinissable, un impondérable, une manie conduisent à un résultat troublant qu’on ne saurait expliquer clairement. Des studios d’enregistrement de Toronto (admirables transcriptions pour piano, par le thaumaturge Gould, de pièces pour luth de Byrd et Gibbons ou des variations Goldberg de Bach) à Saint Antoine l’Abbaye, où un très talentueux violoncelliste faisait sonner mieux la grande chaconne de Purcell au moyen d’un bouchon ; c’est ainsi et c’est marre.
https://www.glenngould.ca/2021/06/23/on-goulds-signature-chair/