Le temps des glycines

Pour la belle dame qui tire le sang d’une veine, cette rêverie qui a au moins deux printemps. N’y manque que les bruyères des crêtes vosgiennes – mais il s’agit d’autres saisons…

Au rebours de la plupart de nos vies, le mois d’avril se termine en apothéose. Selon un pur arbitraire, je fais ouvrir la marche de ce temps par l’arbre de Judée dont la fleur rose pourpre vif semble surgir du bois des branches et du tronc ; la splendeur, voltigeante quoiqu’immobile, des innombrables fleurs de fruitiers l’environne, images mêmes de l’éphémère, de ce qui passe devant nos yeux sans que nous ayons le courage ou la force de le retenir. C’est le temps des lilas, des pervenches, pareillement blancs ou bleus, des iris pallida que j’aime tant, longues paysannes sans hanches aux lisses tabliers vert cru et aux chevelures violacées, panachées d’une mince flamme jaune ; le temps des jonquilles, les vraies (pas les opulentes des jardins) avec leurs minces corolles resserrées, belles comme des offrandes discrètes, de ces jonquilles que l’écolier vosgien cueillait, par dizaines de bouquets, pour habiller les chars de la fête du même nom. Le coquelicot me serre le cœur, si simple de structure, si pauvre, si fragile et si beau dans son éclatant contraste avec les prés si verts. Et que dire de son passage si rapide, plus inconstant qu’une vie ? Je ne vois que la fleur de pissenlit, la pâquerette, la primevère ou le coucou pour faire moins emprunté, plus peuple. Mais viennent maintenant, pour fermer la marche, les reines suivies de leurs traînes profuses, les vieilles glycines qui agrippent de leurs bras noueux les vieux murs. Dans leur vie on ne peut plus brève, je veux dire leur brève floraison, ce sont d’immenses congères, des accumulations de neige violacée arrêtées à quelques pas du sol dans une distillation, un concentré d’odeur et de couleur. Puis c’est leur déroute, leur gris vieillissement, métaphore, s’il en était besoin, de notre passage à tous.

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Fin de l’amour : paroles de femme sous le signe de la cruauté (désinvolte et veule)

« On a fait l’amour toute la nuit (la dernière) – et j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps ! » Ingénuité feinte ou sincère de celle qui tourne la page : c’est tout de même le triste secret de polichinelle de la séparation que la découverte des vertus aphrodisiaques de l’irrémédiable…

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De la passion radicale ou quand l’herbe ne repousse plus.

La jalousie portée à son point d’incandescence extrême rend toute vie plus complètement impossible qu’un bactéricide ou un défoliant.

 

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Triple A

Il y a un certain temps que les menteurs de la finance ne nous ont pas gratifié de leurs notations mensongères, lesquelles sont autant de façons de tromper l’épargnant pour lui vendre des titres de créance sans valeur… Afin de célébrer ce court répit, et sachant que seuls les produits de l’esprit devraient mériter les n étoiles de la faveur, j’ai résolu d’appeler l’attention du public sur trois personnages de l’antiquité, d’entre le cinquième et le quatrième siècle, qui devraient figurer au panthéon de quiconque se préoccupe de comprendre. Le premier est Aristippe de Cyrène à qui on attribue la fondation d’une école hédoniste dite cyrénaïque, et dont la semence donna le jour à une des trop rares femmes philosophes de tous les temps, Arété, sa fille et continuatrice. Un jour qu’Aristippe banquetait à l’invitation de Denys, tyran de Syracuse, il eut une répartie insolente qui mécontenta son hôte et lui valut d’être renvoyé au bas bout de la table. Peu affecté d’être ainsi mis à l’écart, il en rajouta, disant en substance au tyran : « On dirait que vous voulez honorer la place que vous venez de me donner par rétorsion ! » Dans les temps que nous vivons d’écœurante servilité devant un pouvoir qui ne dispose pas (encore) de la faculté de couper les têtes (au sens propre), Aristippe fait montre d’une sorte de sainteté : celle du courage de l’autonomie personnelle face à l’arbitraire. Au rebours de pareille vertu, ceux qui, aujourd’hui, ont dîné à la table du petit roi-enfant s’en vanteront et gargariseront jusqu’au terme de leurs jours, devant le micro tendu de l’inévitable journaliste, ce diligent ramasseur de crottin. Moins connu que Diogène, son successeur et disciple, Antisthène est le second personnage, fondateur du très radical mouvement cynique. Puisqu’ils avaient fait vœu implicite d’extrême pauvreté, par refus de tout ordre et mœurs établis, l’accoutrement des cyniques se composait d’une pièce d’étoffe grossière pour tout vêtement, d’un bâton, d’une besace et d’une écuelle. Le bâton est décisif, son usage premier et efficient consistait à écarter (pour qu’ils n’y reviennent plus) les disciples et les importuns, quel que fût leur rang ou leur puissance. C’est ainsi qu’Antisthène accueillit l’insistante demande d’initiation de Diogène, qui n’en démordit pas pour autant. La parfaite indépendance du cynique, son refus sans discussion de tous les conformismes, jettent une lumière crue sur les petits marquis sortis de nos écoles dites grandes qui s’entre-piétinent dans les allées du pouvoir et incarnent de curieux convives pour un banquet républicain. J’ai gardé pour la bouche qu’on dit bonne mon préféré, Antiphon, aristocrate qui a comploté contre la démocratie d’Athènes et fut pour cela contraint de boire la ciguë, quoiqu’il eût tous les talents (éloquence de l’orateur judiciaire, discernement du sophiste, culture scientifique, hardiesse morale d’un hédoniste libertaire…) – tout pour faire un démocrate exemplaire (mais dans une démocratie idéale). Il fut le maître de Thucydide, l’historien. On dit qu’il fut l’ « inventeur » de la cure par la parole, notre grand fétiche contemporain, d’aucuns allant jusqu’à faire de lui le précurseur de la psychanalyse en oubliant un peu vite qu’il abandonna cette activité, après peu d’exercice, au motif explicite qu’il la jugeait indigne de lui (« Trouvant ce métier au-dessous de lui »). Si seulement nos inutiles idiots contemporains, psychologues et psychiatres, savaient s’inspirer de son exemple et mettre au rancart leurs passages à l’acte en même temps que leur psychologie des profondeurs.

 

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La porte à côté

Ici, à Marghita (Transylvanie), les classes sociales, les crans sévères de la misère innombrable et de l’aisance parcimonieuse, se voient ou se lisent comme le nez au milieu de la figure, comme la figure muette peinte sur un tableau, comme un graphique au tableau noir. Mieux vaut pour toi, randonneur dérisoire, le désert des émirats, les fantaisies himalayennes, la promenade ayurvédique dans l’Inde crevarde : là, au moins, Je est un autre !

 

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Mon père encore ! Liberté, que de crimes etc.

Un sévère réarmement moral aux relents cocasses de prétention intellectuelle est en cours. Conduit par le Souverain – une chimère composée d’un Peter Pan très ambigu cachant mal un Père Fouettard aux bras de fillette, lequel est flanqué d’une ministricule, courtisane vulgaire et à peine alphabétisée, usurpatrice de la cause des femmes à la cour de l’enfant roi – il contraindra bientôt le bon peuple à ne dire et faire que ce qui est conforme au code de bonnes mœurs présidentiel. Mon père était bien plus proche, dans son hommage aux femmes, de Villon, Rabelais ou Montaigne que d’un quelconque péteux diplômé de la classe des loisirs qui se complaît aux subtilités de « genre » ; il offrait aux dames qui le charmaient des conversations, des attentions, des repas fins au restaurant, n’attendant rien d’autre que la joie du regard et de l’écoute. En un temps où la langue n’était pas aux mains de puritains incultes ou de contremaîtresses sans manières, l’auteur de mes jours me réjouissait, me réjouit encore par le souvenir, de sa vive et libre rhétorique où la femme et le chien se rendaient mutuellement le service de la mise en valeur. J’en veux pour preuve ses deux comparaisons idiomatiques les plus fameuses. Quand son cabot bien aimé, un jeune berger allemand, se roulait à terre, terminant ses figures en lançant ses quatre pattes vers le ciel, il s’écriait à notre intention : « Regardez ! Il joue les filles de Voreppe ! » Sans l’ombre d’une arrière-pensée malsaine, comme dans une chanson de Brassens, il participait gentiment au mythe des filles faciles de cette bourgade alors rurale, à deux pas d’une des trop nombreuses Silicon Valley à la française (!), où devaient vivre des Lisa ou des Lison dont la chair fraîche était pour la bouche du premier venu qui a les yeux tendres et les mains nues. Et si d’aventure, quelque jeune et fière poitrine se laissait deviner sous un corsage, lui qui n’avait rien d’un vulgaire mateur, il usait de cette image dont l’impeccable sobriété me convainc toujours, il disait : « Elle a deux petits seins qui jappent à la lune. »

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Mon vieux. Évocation hiémale

Bien possible que la vocation soit le résultat aléatoire d’un enchaînement sans finalité, quelque chose comme l’addition d’un tempérament et de circonstances, par définition parfaitement contingentes. Maintenant qu’il repose depuis plus de vingt ans sous l’épaisse couche de neige du temps, je sais ce que je dois à mon père et saurais dire quoi et pourquoi. De ses cinq enfants, je suis l’aîné et le seul qui ait développé un tel goût pour le langage (quoique le petit dernier…). Sa seule et unique fille, il la distinguait en la nommant, au prix d’une distorsion du genre qui amusait notre curiosité, le petit fille, l’avant-dernier, parce qu’il avait porté une layette couleur canari était devenu le Jaune, mon puîné, réputé avoir été conçu, un soir de friture arrosée, au bord du lac de Thun, était Toune ou Toutounet ; comme il va de soi, ayant été procréé (et venu à terme) le premier, je fus Bout d’homme, une sorte d’Adam de banlieue, pour ainsi dire. Il y avait aussi les déplacements drolatiques, cocasses, volontairement inattendus ou amusants du sens : ainsi les hamsters que nous élevions dans des cages devenaient « vos volatiles ! ». Les locutions déjà en voie de vieillissement, mais agréablement recuites, étaient ses préférées : une femme trop maquillée était un pot de peinture, un homme peu amène une porte de prison, un individu sans courage une couille molle, un enfant dans le même cas une poule mouillée, un fourbe était franc comme un âne qui recule ; si nous nous plaignions d’un quelconque mal, il soulignait que nous n’étions tout de même pas à l’article de la mort. Pour l’admirateur peu pressant qu’il était des femmes désirables, la boulangère que je jugeais moi-même, malgré mon jeune âge, plutôt appétissante, était la toute belle et à l’amour de sa vie, une amie de ma mère dont il fut brièvement l’amant inconsolable, il s’adressait en société, toute honte bue, d’un sonore « Minet Joli ! ». Un jour que nous traversions, lui et moi, un quartier très huppé (il avait grandi à Hampstead, dans le plus bourgeois des équipages), il s’exclama sur un mode plutôt ironique : « Dis donc, Bout d’homme, c’est sacrément urf par ici ! ». Depuis, je mérite l’estime étonnée des plus lettrés pour l’usage de ce mot rare. Quand, dans la nuit du sens, de longs convois de vocables s’acheminent vers l’aube de la signification ou si de sémillantes locomotives crèvent les ténèbres du bruit clair de leurs boggies, je sais à quel premier chef de gare, à quel aiguilleur en chef, je dois le plaisir pris à mon apprentissage comme à l’exercice d’une certaine maîtrise.

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Trottinette

Le seul résultat et mérite philosophiques que je reconnaisse au plus gros vendeur parmi les penseurs dits progressistes (dont les propos et œuvres sont émaillés de grosses approximations voire d’erreurs manifestes) est d’avoir établi définitivement qu’un adulte surpris au guidon d’une trottinette doit être tenu ipso facto pour un imbécile. De même que telle femme contrefait l’homme (en latin une virago), ces imbéciles heureux (ils appartiennent habituellement à la classe moyenne supérieure) on devrait les appeler des pueragos (ceux qui contrefont l’enfant)… On voit à quoi il leur a servi de vivre !

 

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Ehpad

Où sont-elles le matin ? Sans doute doivent-elles s’extirper de songes trop lourds ou se remettre des nuits sans sommeil. L’après-midi, elles sont dans des camisoles qui sont aussi leur fauteuil, affaissées sur elles-mêmes comme des poupées de chiffon.

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Poulets en cage et humanité future

Qu’importe qu’ils courent en plein air ou en salle sur des tapis mécaniques si c’est, dans les deux cas, avec de la musique en boîte dans les oreilles. Parler, écouter, penser sont si peu de chose…

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Passions tristes

Le comédien frotté de culture générale pour élèves de classes préparatoires, l’ambitieux pressé qui s’imagine gouverner le pays, déplore sans relâche les passions tristes de ses concitoyens. À coup sûr, il a trouvé la notion dans un abrégé de philosophie pour concours mandarinaux. Mais il ignore qu’il existe aussi, plus nombreuses encore, des passions joyeuses qui, par exemple, ont nom alcool, tabac, jeux, sucre, gras ou voitures de luxe… Son ignorance est très ingrate, puisque les addictions et autres dépendances engendrent de copieuses rentrées fiscales. Et qui financera ses voyages, le spectacle de son ego et les frais de bouche des courtisans du Parlement qui portent son encensoir ?

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Professeur

Le bottier fait des bottes, le chapelier des chapeaux. Que fait donc l’universitaire ? Avec tristesse je dois admettre que je doute qu’il enseigne quoi que ce soit qui ait valeur universelle, ni non plus, encore moins, qu’il contribue en quoi que ce soit à ce qu’on devienne homme ; je le vois plutôt accompagner le grand troupeau des futurs salariés vers l’enclos des loisirs.

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