Athéologie

En ces beaux jours mélangés de pluies d’orage, les Témoins de Jéhovah sillonnent le coteau radieux où crèchent les opulents. (Étrange terre de mission !) Cravates bariolées et eaux de toilette rivalisent d’élégance colorée et parfumée avec le lys martagon et les rosiers grimpants. Mais comment ces hérauts du Père Éternel ont-ils pu imaginer qu’il reste la moindre place vacante dans le panthéon des habitants de ce petit paradis à flanc de coteau ? Chez de si fervents serviteurs (et pleins de scrupules avec ça !) de Mammon, d’Éros et de Niké, pas une chapelle latérale, pas la moindre petite niche déserte pour accueillir une divinité supplémentaire. Vous les champions toutes catégories de la conversion, que ne redescendez-vous vers les quartiers ? Les pauvres sont pour vous pain béni, de la pure chair à bénédiction, quoique Dieu ne soit pas tout à fait pour les pauvres. Quant aux riches, je gage, je sais, qu’ils s’en tamponnent le coquillard.

 

 

 

 

 

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Un dimanche à Grassiano, cité arrogante et creuse

Ô progressistes d’opérette, on trouve d’étranges choses sous le pneu de vos montures dérisoires : inscrit au pochoir sur le sol de la piste cyclable, cet avertissement enveloppé dans une élévation aberrante de la partie à la dignité du tout : en toutes lettres : « vagins vigilants »

 

 

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Manger le morceau

Quand une princesse porte un nom de voiture et une voiture un nom de dynastie turco-persane, les contes de fées ou des mille et une nuits rendent alors leur eau la plus sale : c’est que désormais ils servent uniquement à vendre.

 

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Mort de la langue (exemple d’un masque (mortuaire) acoustique)

Entendu dans la rue de la part d’un individu jeune, blanc, d’apparence saine et éduquée :

« Tu me dis que c’est potentiellement pas lié à elle. »

Proposition de traduction simultanée (in petto) de ma part :

« Tu me dis que, si ça se trouve, elle n’y est pour rien. »

Cause plus que probable de l’effroyable galimatias : l’influence active, de fait victorieuse, de la télévision, du corps professoral et des prétendus réseaux sociaux.

« Cette forme langagière d’un homme, la constance de sa façon de parler, ce langage, qui a été engendré avec lui, qu’il a pour lui tout seul, qui disparaîtra avec lui, c’est ça que j’appelle le masque acoustique. » Elias Canetti

 

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Le culot du mahométan

Je ne sais pas appareiller pour mes dix kilomètres de marche nordique quotidienne sans lester ma vessie d’un bon litre de thé vert. S’ensuit, dans le cours de mon déplacement, ce qui est inévitable : trois ou quatre mictions limpides plutôt abondantes, au creux d’un chemin, derrière un bosquet quand c’est possible. Il y a peu, tandis que je longeais la rivière Isère, il prit à mon corps la fantaisie d’arroser les herbes folles de la berge. Dos tourné à une piste cyclable (qui est le ruban fétiche des autochtones du cru), j’entendis soudain cette mise en garde : « Ça, c’est interdit ! ». J’en demande pardon au Dieu des naïfs mais je reconnus sans me retourner un mahométan, pour comble un piéton ! à qui je répliquai, plutôt bonhomme : « Non – je ne crois pas… » Sans ralentir sa marche, le sectateur du prophète insista sur le thème de l’interdiction. Alors, je lui recommandai, mot pour mot, d’aller se faire foutre. Sur quoi il me retourna le compliment, chacun de nous poursuivant sa route, probablement soulagé d’avoir célébré de concert la félicité des sodomites. Illico, cependant, mon esprit s’engrena dans des pensées toutes dévolues aux gaîtés de la vie en régime totalitaire. Si le contrôle des poids et mesures semble d’une radicale utilité pour préserver la paix sociale, grâces soient rendues au bienveillant muhtasib, là s’arrête mon goût pour la surveillance des corps et des esprits, le sondage des cœurs et des reins, surtout quand ils sont confiés à la misère envieuse de douteux bénévoles. Mes contribules de la cité arrogante et creuse me sortent par les yeux. Entre l’adulation aveugle de leur corps si corruptible, leurs pérégrinations ineptes aux quatre coins d’un monde-lupanar pour touristes héliotropes, la poursuite d’un farniente précurseur explicite du néant, toute entente avec eux relève de l’utopie. Si, s’ajoutant à cela, la police des mœurs musulmanes devait voir ses agents se multiplier comme champignons après la pluie, je demande comme une faveur qu’on veuille bien m’indiquer la réserve prévue pour héberger l’exil des sauvages de ma sorte. Je ne suis pas difficile : Laponie ou Afrique équatoriale, peu me chaut !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Une marionnette

Il n’est pas nécessaire de se rouler aux pieds du Congrès américain comme un caniche avide de caresses pour gagner ses galons d’homme d’État (comme ils disent). Il n’y a d’ailleurs pas d’exemple d’homme éminent dont on ait pu dire qu’il accablait ses hôtes ou ses visiteurs de papouilles protocolaires.

 

 

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Le temps des glycines

Pour la belle dame qui tire le sang d’une veine, cette rêverie qui a au moins deux printemps. N’y manque que les bruyères des crêtes vosgiennes – mais il s’agit d’autres saisons…

Au rebours de la plupart de nos vies, le mois d’avril se termine en apothéose. Selon un pur arbitraire, je fais ouvrir la marche de ce temps par l’arbre de Judée dont la fleur rose pourpre vif semble surgir du bois des branches et du tronc ; la splendeur, voltigeante quoiqu’immobile, des innombrables fleurs de fruitiers l’environne, images mêmes de l’éphémère, de ce qui passe devant nos yeux sans que nous ayons le courage ou la force de le retenir. C’est le temps des lilas, des pervenches, pareillement blancs ou bleus, des iris pallida que j’aime tant, longues paysannes sans hanches aux lisses tabliers vert cru et aux chevelures violacées, panachées d’une mince flamme jaune ; le temps des jonquilles, les vraies (pas les opulentes des jardins) avec leurs minces corolles resserrées, belles comme des offrandes discrètes, de ces jonquilles que l’écolier vosgien cueillait, par dizaines de bouquets, pour habiller les chars de la fête du même nom. Le coquelicot me serre le cœur, si simple de structure, si pauvre, si fragile et si beau dans son éclatant contraste avec les prés si verts. Et que dire de son passage si rapide, plus inconstant qu’une vie ? Je ne vois que la fleur de pissenlit, la pâquerette, la primevère ou le coucou pour faire moins emprunté, plus peuple. Mais viennent maintenant, pour fermer la marche, les reines suivies de leurs traînes profuses, les vieilles glycines qui agrippent de leurs bras noueux les vieux murs. Dans leur vie on ne peut plus brève, je veux dire leur brève floraison, ce sont d’immenses congères, des accumulations de neige violacée arrêtées à quelques pas du sol dans une distillation, un concentré d’odeur et de couleur. Puis c’est leur déroute, leur gris vieillissement, métaphore, s’il en était besoin, de notre passage à tous.

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Fin de l’amour : paroles de femme sous le signe de la cruauté (désinvolte et veule)

« On a fait l’amour toute la nuit (la dernière) – et j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps ! » Ingénuité feinte ou sincère de celle qui tourne la page : c’est tout de même le triste secret de polichinelle de la séparation que la découverte des vertus aphrodisiaques de l’irrémédiable…

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De la passion radicale ou quand l’herbe ne repousse plus.

La jalousie portée à son point d’incandescence extrême rend toute vie plus complètement impossible qu’un bactéricide ou un défoliant.

 

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Triple A

Il y a un certain temps que les menteurs de la finance ne nous ont pas gratifié de leurs notations mensongères, lesquelles sont autant de façons de tromper l’épargnant pour lui vendre des titres de créance sans valeur… Afin de célébrer ce court répit, et sachant que seuls les produits de l’esprit devraient mériter les n étoiles de la faveur, j’ai résolu d’appeler l’attention du public sur trois personnages de l’antiquité, d’entre le cinquième et le quatrième siècle, qui devraient figurer au panthéon de quiconque se préoccupe de comprendre. Le premier est Aristippe de Cyrène à qui on attribue la fondation d’une école hédoniste dite cyrénaïque, et dont la semence donna le jour à une des trop rares femmes philosophes de tous les temps, Arété, sa fille et continuatrice. Un jour qu’Aristippe banquetait à l’invitation de Denys, tyran de Syracuse, il eut une répartie insolente qui mécontenta son hôte et lui valut d’être renvoyé au bas bout de la table. Peu affecté d’être ainsi mis à l’écart, il en rajouta, disant en substance au tyran : « On dirait que vous voulez honorer la place que vous venez de me donner par rétorsion ! » Dans les temps que nous vivons d’écœurante servilité devant un pouvoir qui ne dispose pas (encore) de la faculté de couper les têtes (au sens propre), Aristippe fait montre d’une sorte de sainteté : celle du courage de l’autonomie personnelle face à l’arbitraire. Au rebours de pareille vertu, ceux qui, aujourd’hui, ont dîné à la table du petit roi-enfant s’en vanteront et gargariseront jusqu’au terme de leurs jours, devant le micro tendu de l’inévitable journaliste, ce diligent ramasseur de crottin. Moins connu que Diogène, son successeur et disciple, Antisthène est le second personnage, fondateur du très radical mouvement cynique. Puisqu’ils avaient fait vœu implicite d’extrême pauvreté, par refus de tout ordre et mœurs établis, l’accoutrement des cyniques se composait d’une pièce d’étoffe grossière pour tout vêtement, d’un bâton, d’une besace et d’une écuelle. Le bâton est décisif, son usage premier et efficient consistait à écarter (pour qu’ils n’y reviennent plus) les disciples et les importuns, quel que fût leur rang ou leur puissance. C’est ainsi qu’Antisthène accueillit l’insistante demande d’initiation de Diogène, qui n’en démordit pas pour autant. La parfaite indépendance du cynique, son refus sans discussion de tous les conformismes, jettent une lumière crue sur les petits marquis sortis de nos écoles dites grandes qui s’entre-piétinent dans les allées du pouvoir et incarnent de curieux convives pour un banquet républicain. J’ai gardé pour la bouche qu’on dit bonne mon préféré, Antiphon, aristocrate qui a comploté contre la démocratie d’Athènes et fut pour cela contraint de boire la ciguë, quoiqu’il eût tous les talents (éloquence de l’orateur judiciaire, discernement du sophiste, culture scientifique, hardiesse morale d’un hédoniste libertaire…) – tout pour faire un démocrate exemplaire (mais dans une démocratie idéale). Il fut le maître de Thucydide, l’historien. On dit qu’il fut l’ « inventeur » de la cure par la parole, notre grand fétiche contemporain, d’aucuns allant jusqu’à faire de lui le précurseur de la psychanalyse en oubliant un peu vite qu’il abandonna cette activité, après peu d’exercice, au motif explicite qu’il la jugeait indigne de lui (« Trouvant ce métier au-dessous de lui »). Si seulement nos inutiles idiots contemporains, psychologues et psychiatres, savaient s’inspirer de son exemple et mettre au rancart leurs passages à l’acte en même temps que leur psychologie des profondeurs.

 

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La porte à côté

Ici, à Marghita (Transylvanie), les classes sociales, les crans sévères de la misère innombrable et de l’aisance parcimonieuse, se voient ou se lisent comme le nez au milieu de la figure, comme la figure muette peinte sur un tableau, comme un graphique au tableau noir. Mieux vaut pour toi, randonneur dérisoire, le désert des émirats, les fantaisies himalayennes, la promenade ayurvédique dans l’Inde crevarde : là, au moins, Je est un autre !

 

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Mon père encore ! Liberté, que de crimes etc.

Un sévère réarmement moral aux relents cocasses de prétention intellectuelle est en cours. Conduit par le Souverain – une chimère composée d’un Peter Pan très ambigu cachant mal un Père Fouettard aux bras de fillette, lequel est flanqué d’une ministricule, courtisane vulgaire et à peine alphabétisée, usurpatrice de la cause des femmes à la cour de l’enfant roi – il contraindra bientôt le bon peuple à ne dire et faire que ce qui est conforme au code de bonnes mœurs présidentiel. Mon père était bien plus proche, dans son hommage aux femmes, de Villon, Rabelais ou Montaigne que d’un quelconque péteux diplômé de la classe des loisirs qui se complaît aux subtilités de « genre » ; il offrait aux dames qui le charmaient des conversations, des attentions, des repas fins au restaurant, n’attendant rien d’autre que la joie du regard et de l’écoute. En un temps où la langue n’était pas aux mains de puritains incultes ou de contremaîtresses sans manières, l’auteur de mes jours me réjouissait, me réjouit encore par le souvenir, de sa vive et libre rhétorique où la femme et le chien se rendaient mutuellement le service de la mise en valeur. J’en veux pour preuve ses deux comparaisons idiomatiques les plus fameuses. Quand son cabot bien aimé, un jeune berger allemand, se roulait à terre, terminant ses figures en lançant ses quatre pattes vers le ciel, il s’écriait à notre intention : « Regardez ! Il joue les filles de Voreppe ! » Sans l’ombre d’une arrière-pensée malsaine, comme dans une chanson de Brassens, il participait gentiment au mythe des filles faciles de cette bourgade alors rurale, à deux pas d’une des trop nombreuses Silicon Valley à la française (!), où devaient vivre des Lisa ou des Lison dont la chair fraîche était pour la bouche du premier venu qui a les yeux tendres et les mains nues. Et si d’aventure, quelque jeune et fière poitrine se laissait deviner sous un corsage, lui qui n’avait rien d’un vulgaire mateur, il usait de cette image dont l’impeccable sobriété me convainc toujours, il disait : « Elle a deux petits seins qui jappent à la lune. »

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