Bonnes mœurs et censure

Il est de notoriété pudique qu’au jeu de l’amour, dans les classes bourgeoises et petites-bourgeoises, l’homme aime à appeler sa compagne sa petite putain ; la femme, et pas seulement la française, ne dédaigne pas forcément l’hommage canaille. Au train où vont les choses, suggérer que de telles pratiques ont cours vaudra bientôt à son auteur une comparution immédiate devant une quelconque cours d’assises correctionnalisée. Vivement le box ! Au moins les choses seront-elles claires, les temps n’auront plus seulement leur sale gueule torve.

 

 

 

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Trop vite dit, mes amis !

Les clabaudeurs du quotidien, journalistes et essayistes, n’en démordent pas : par-delà la réussite ou l’échec, le dirigeant suprême jouirait d’une vive intelligence. Ces bonnes gens, emportées par la mesure de leur propre insuffisance, semblent ignorer qu’un cerveau, en soi, est peu de chose. S’il n’est outillé (cela s’appelle la culture), alimenté et entraîné (cela s’appelle l’étude), alors il n’est qu’une machine à produire des jacasseries (cela s’appelle la politique).

 

 

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Une dédicace

 

En souvenir d’un nous qui jamais ne fut.

 Je fus foudroyé par le sourire éclatant de sa quarantaine solaire. Quoique le sourire eût disparu, un peu à la manière dont sont retirées les publicités mensongères, quand elle me quitta, je restai accroché à l’hameçon. Comme si elle avait le souci d’un lot de consolation, elle décida (et me dit) que j’appartenais à sa vie intérieure. Ma ferveur était telle que cela suffit à l’alimenter ; onze ans durant, elle fut tout pour moi. À l’opposé de ce que croit la comptabilité maritale (noces de ceci, noces de cela), ce sont les premières heures, passé la crainte extrême du corps  désiré, qui sont adamantines. Aux primes heures de notre rencontre, elle me promit :  » Nous on se dira toujours tout ». Ce fut le plus effroyable, le plus lancinant mensonge qu’il m’ait été donné d’entendre.

Au temps de son premier enthousiasme, elle disait que je la remplissais ; dix ans plus tard, elle m’a vomi sans un regard ni un mot. Pas le temps ! Quant à moi, je bus son âme sur ses lèvres, en restai altéré pour longtemps. Seul exemple que j’aie connu, je ne vis jamais un seul cheveu blanc dans son abondante chevelure jais (malgré le gémissant passage de ses années). En tirant sur ce fil absent, je sus, au prix de mille morts, ce qu’elle doit à la teinture, je compris qu’elle n’est ni surfaite, ni défaite – ça jamais – mais contrefaite – fausse. D’ailleurs son seul amour vrai fut un étudiant dans les arts du costume qui, de fil en aiguille, par goût de la parure ou de la parade, se fit passer bientôt pour un véritable artiste avec l’idée peu commune de faire de son propre corps l’alpha et l’oméga de ses créations ; habile dans le négoce de ses œuvres auprès des belles dames entichées d’art plastique, il vivota dans l’ombre protectrice de sa compagne. Comme nous tous, pitoyable comédienne de son propre idéal, cette dernière mit vingt ans à comprendre pourquoi et comment quitter le gentil écornifleur qui eut le temps, tous frais payés, de lui faire, avec désinvolture, un et presque deux enfants. En ce temps, elle me disait l’auteur de sa liberté nouvelle, dont le prochain usage qu’elle en fit aboutit à me donner congé. Mais avant ma sortie ignominieuse, je fus le roi d’un jour, et même de plusieurs. Parmi les joyaux de ma couronne il y eut l’homme magnifique, le très bon amant, l’esprit averti de tout. J’eus, en échange de mon mince apport à sa gloire, un accès illimité à ses visions du monde. Elle disait qu’elle ne voyait jamais aussi bien le monde que du siège passager d’une moto de grosse cylindrée (de préférence sur une route en corniche d’un littoral méditerranéen). On peut voir là une sympathique application du procédé du cinéma américain appelé panavision ; mais il est loisible aussi d’y entendre le douteux écho de la verroterie du publicitaire qui vend sa camelote pour faire vendre des engins… Elle disait sa vie et ses fréquentations indignes de moi et ne pouvoir me réserver que des moments privilégiés (on dit aujourd’hui premium). Aussi bien que Tantale je sus sans cesse à quoi je n’aurais pas accès, à un quotidien auquel j’aspirais de toutes mes fibres. Comme l’écrit Marceline Desbordes Valmore à l’amant perdu : « Ne montre pas l’eau vive à qui ne peut la boire. » Irrésistible pudeur de la poétesse dont j’eus toutes les peines du monde à me montrer digne. Remugles de ses nombreuses séances de « développement personnel » ou de spiritisme (Ce sont les Esprits et non pas les Corps qui errent et se trompent), elle avait une étrange conception des rapports entre l’erreur et le temps : « À nos âges on n’a plus le temps de se tromper », disait-elle. Comme si d’innombrables humains n’avaient pas versé dans la tombe sur une erreur de vieillesse ! Plus curieuse encore était sa vision des rapports entre l’esprit et le corps : elle soutenait qu’elle pouvait se couper de ses émotions, autant dire être affectée sans affection, modifiée sans modification ; à ce compte-là, fini la médecine – et toutes les tables peuvent tourner, actionnées par des défunts-devins qui disent les destins et les destinées dans l’au-delà ; elle parlait aussi beaucoup de ses énergies dont je n’ai jamais compris ce que ça pouvait bien être au juste.

Ma consécration, je la reçus le jour où elle me rendit visite, pleura (je n’ai pas le souvenir d’une autre fois), me déclara tout de go : « J’ai toujours rêvé qu’on m’aime comme tu m’aimes. » Elle n’eut ni le courage ni la loyauté de finir sa phrase. Je lui prêtai ma langue : « Oui, t’aimer comme je t’aime – mais pas moi. » Quelques semaines après, elle me jetait à la poubelle de son histoire. Elle m’avait prévenu, s’exprimant à son propre sujet comme je n’avais jusque-là entendu personne le faire : « Je ne suis pas bonne. », disait-elle, et aussi ceci : « Je n’aime pas ce que je suis face à toi ; je prends mais je ne donne pas. » Une méchante reine travestie en Blanche-Neige, une jolie vache déguisée en fleur. Quant à n’être pas bonne, elle était pourtant (un effet de son triste goût pour les idées à la mode) favorable au voyage en Suisse, à la bonne (!) mort. Par elle, je sus avec certitude la différence entre irascible et vindicatif ; je n’étais qu’irascible, elle est vindicative. Chaud ou froid, la vengeance est un plat raffiné. Qu’on s’en goinfre ou qu’on y goûte du bout des lèvres, on y revient toujours. Comme la colère, la vengeance est un tempérament. Il y a une chose que je n’aimais pas chez elle, c’est la seule mais je ne l’aimerai jamais, et c’est son sec dédain désinvolte toujours habillé des oripeaux très veules du silence. Après ce nous qui jamais n’advint, elle devint, à la différence des humbles et des probes, la victime consentante, active et jamais lassée, des marchands de voyages, de résidences secondaires, de recettes pour vivre, d’illusions et de rencontres illusoires. Au milieu de sa vie, elle finit par conclure à la nature pâtissière ou, si l’on veut, cosmétique, de l’amour : l’homme comme cerise sur le gâteau. C’est alors qu’elle vomit même le fait de m’avoir gardé dans le cénacle de sa vie intérieure, parlant de l’idée qu’elle avait conservée de moi comme d’un cristal brisé et du piédestal d’où aurait chu une statue où je ne pouvais reconnaître aucun de mes traits. Elle additionna son émétique d’une avalanche d’excréments (venus en droite ligne des chimères de sa conscience artificieuse) qui se déversa sur ma face éperdue d’une attente sans but ni objet. Oncques garrot plus cruel ne connus, ni si désinvolte, ni si veule. Si je devais mourir demain sans avoir pu rapporter certaines dispositions antérieures, je l’implorerais encore, pour l’avoir tant aimée, d’être l’héritière de la totalité du décor matériel de ma vie. Mais, sous les espèces de l’Éternité que je pressens en sa compagnie, je veux, si elle le veut, faire don de mon être à celle qui, depuis peu, regarde mon âme comme un oiseau rare bariolé (de mille couleurs) qu’elle entend protéger de l’environnement délétère aussi bien que de chasseurs trop empressés. Mon égérie, ma terre promise, ma pâque charnelle (sortie d’Egypte, de Hongrie, fin du temps de servitude), si elle ne le cède en rien ni à personne quant à la beauté, est gaie, claire, loyale ; cherchez les antonymes et vous connaitrez l’exact visage du pays d’où je venais.

 

 

 

 

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Narcisse à la tribune des Nations

Le poing sur la hanche, devant les états assemblés, le cocodès dispense ses leçons d’humanité (un salmigondis d’idées générales et de bons sentiments) sans rien derrière en fait de courage ou d’actes. Il fait généreusement cadeau de ce qu’il tient un peu vite pour une pensée – comme d’autres expulsent des gaz ; tout cela n’étant que l’émanation fétide de sa propre suffisance.

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De la vie sentimentale aux assassinats de masse

Ce fut d’emblée une coulée glacée d’indifférence bientôt suivie d’un déferlement de petites haines enfouies, recuites, inadéquates, piquantes comme des frelons. Et dieu sait que je n’attendais rien de ces trois jours au bord de la mer – j’en réponds – que le plaisir toujours renouvelé de sa présence. Venant de celle que j’aimais sans espoir depuis des années sans plus être payé de retour, ce seul sentiment dont j’aie eu à subir les effets abjects, infects, vraiment infectieux – pendant toute une année – était un composé à parts égales de haine et d’indifférence, quelque chose de proprement hideux. Sur le coup, j’ai cru l’association des deux impossible, que l’un et l’autre étaient incompatibles, inconciliables. Vers la fin de ma maladie, en y repensant, j’ai découvert que, dans un tout autre ordre d’idées, dans une sphère autrement horrifiante que la vie sentimentale, c’est un pareil composé, haine plus indifférence (aux conséquences notamment), qui pouvait expliquer les déportations de masse suivies d’extermination dans un silence glacé. Des juifs en Pologne, par exemple.

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Mon amour multiple

Elle est séduite par la notion de vies multiples, laquelle est colportée, portée en bandoulière, par un philosophe à la mode, autant dire à la mie de pain. Eh bien, qu’elle vive autant de vies qu’elle voudra, je ne vais pas renoncer à ce que je connais de plus précieux pour si peu : une sordide question de propriété !

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« Papa pourquoi le monsieur il est tout nu !? »

À la belle saison, je quitte le centre de la cité (arrogante et creuse) en marche dite nordique, par des chemins discrets et détournés, sans juger utile de couvrir mon torse avantageux, crainte que la chaleur ne m’assaille d’emblée, et portant, rentré dans la ceinture de mon cuissard, un tricot de peau arachnéen que je revêtirai au retour pour épargner la pudeur de mes imbuvables concitoyens. C’est dire si je suis vraiment un tout petit exhibitionniste. Las ! c’est compte non tenu de la rouerie polymorphe du tout jeune enfant. Trop souvent, parvenu aux faubourgs, il m’arrive de croiser un père ou une mère accompagné de son fils ou sa fille, le sexe ne changeant rien à l’affaire, et, invariablement, retentit l’exclamation (sur la probabilité de laquelle je parierais gros à chaque fois) : « Papa, Maman, pourquoi le monsieur il est tout nu ? » Aux antipodes de ce que postulent nos dérisoires « chercheurs » en anthropologie, sociologie, ou autre, pas besoin d’aller chercher midi à quatorze heures. En bons petits sycophantes, courtisans quémandant la faveur de plus puissants qu’eux, ces adorables petits lèche-cul savent très bien que je suis seulement torse nu, mais me prétendre tout nu fait d’eux d’inflexibles défenseurs de la décence, des moralistes en herbe. Sous les meilleurs auspices (et les plus tristes), ils inaugurent ainsi leur carrière sociale.

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Cette foutue nation libérale-bolchevique

Quand, dans ce pays que j’estime si peu, je rencontrerai un progressiste qui ne devra pas tout au secours philanthropique de l’état : allocations, rente, salaire, pension, monopole, position dominante… j’en passe et de plus coruscants qui jettent une lumière glauque sur les fondements antidémocratiques de notre société – le jour où je rencontrerai un citoyen franc, proprement désintéressé, chez qui, à la différence de ses congénères, la reconnaissance du ventre ne le disputera pas à la peur de perdre comme cause de ventriloquie progressiste, ce jour-là, peut-être, je me mettrai à croire au Progrès. 

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Assise d’une psychologie

Les ressorts psychologiques de la littérature d’aujourd’hui sont au mieux de robustes ressorts de fauteuil, tout juste bons à absorber l’ennui d’une soirée (dans l’hypothèse d’un fessier pas trop regardant). Cela vaut pareillement pour le cinéma.

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Pillards et hédonistes

J’y reviens. Ceux-là qui faisaient l’amour toute la nuit précédant leur séparation me font penser, avec infiniment moins de tendresse ou d’indulgence, aux émeutiers de la faim qui quittent les lieux du pillage en remplissant leurs poches de billets de banque, en se chargeant de victuailles. 

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Une formule de politesse

Jointe à mon espièglerie, mon insoumission native m’avait conduit dans le bureau directorial, devant le proviseur de cet établissement réservé aux rejetons des classes supérieures de la cité, pour recevoir une semonce d’anthologie. Front baissé, je laissais couler sur ma face indigne un flot de reproches agrémenté de menaces ; je bouillais intérieurement mais savais d’expérience que, un jour ou l’autre, il m’en cuirait nécessairement, je me savais donc coupable par nature. Quand le dignitaire eut fini de me pourrir, il me dit : « Vous pouvez disposer. » Je n’avais pas la moindre idée de ce que cela pouvait bien signifier. Il répéta : « Vous pouvez disposer. » sur un ton qui m’indiqua que j’allais au devant de quelque ennui supplémentaire. Lapin dans les phares d’une automobile, je ne bougeai pas, comme fasciné par l’imminence du désastre. Soudain rouge écarlate, il hurla (comme s’il avait craché) : « Foutez le camp ! » Les joues en feu, humilié comme jamais, je pris la porte.

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Un nouveau départ

Nos corps à nous ne s’entrelacent pas comme les lignes d’un pur motif illusoire, décoratif. Nos corps s’enchevêtrent comme les parties d’une charpente à l’ancienne, toi cheville moi chevron, moi tenon toi mortaise ou bien si c’est l’inverse… Charpente d’une antique maison de Bichkek où nous passerons notre éternité à écouter les neiges de Finlande tomber sur les Noëls d’Aubervilliers. Sur nos quatre épaules de marins immobiles notre rêve fera le tour du monde. Quand ton pied, long, mince, racé, quitte le creux de ma main, mon cœur se vide comme ma main – pour se remplir encore du cher espoir de ta venue.

 

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