Le baptême de l’Amérique

En avril 1507, à Saint-Dié-des-Vosges, paraît un petit livre de cent trois pages intitulé « Cosmographiae introductio » qui contient une étonnante nouveauté : la description de la quatrième partie du monde d’après une lettre du navigateur et explorateur florentin Amerigo Vespucci, relatant quatre voyages dans le Nouveau Monde, adressée à Laurent de Médicis. Les voyages de Vespucci (en réalité trois ?) furent effectués, près de dix ans après la première traversée de Colomb (1492), tantôt pour le compte de l’Espagne, tantôt pour celui du Portugal, puissances qui se partagent alors le Nouveau Monde (sud-américain…) depuis le traité de Tordesillas de 1594. Le résultat encore audible de ce Yalta avant la lettre est qu’on parle le portugais au Brésil et l’espagnol dans le reste de l’Amérique du Sud…

La publication du petit volume d’introduction à la cosmographie est le fait de Martin Waldseemüller (1470 ?-1518), ecclésiastique (chanoine à Saint-Dié) né à Fribourg et membre du Gymnase vosgien, sorte de salon provincial placé sous la protection du Duc de Lorraine. Waldseemüller, dont le patronyme signifie meunier du lac de la forêt, a une marotte : fabriquer des noms. On le voit se choisir un pseudonyme gréco-latin en combinant le mot grec pour « forêt », le mot latin pour « lac » et le mot grec pour « meunier » : « Hylacomylus ». Dans un chapitre de présentation, Waldseemüller écrit : « Considérant que l’Europe comme l’Asie doivent leur nom à des femmes je ne vois point de raison que quiconque puisse valablement faire objection à ce que l’on appelle cette partie Amerige (du grec ge, terre de), c’est à dire Terre d’Amerigo, ou Amérique, du nom d’Amerigo, son découvreur… »

Si tout le mérite de la mise en évidence du Nouveau Monde, des « Indes occidentales » revient au prodigieux capitaine qu’est Colomb, Vespucci, qui était peut-être un de ses amis, va, en allant plus à l’ouest et plein sud, longer les côtes de l’Amérique du Sud jusqu’au large de la Patagonie. Il eut conscience, et l’écrivit, qu’un continent lui barrait la route… vers l’Asie. Mais c’est exclusivement à Waldseemüller (mais à son corps défendant, malgré lui…) que l’Amérique doit son nom. L’ouvrage connaît un tel succès qu’un second tirage a lieu en août et bientôt mille exemplaires sont écoulés, ce qui est considérable pour l’époque. Peu après, Waldseemüller se ravisa, considérant, non sans raison, qu’à Colomb revenait le mérite premier de la découverte de la « quatrième » partie du monde .Sur les trois cartes qu’il publia ultérieurement faisant apparaître le nouveau continent, il supprima le nom « Amérique » !

Mais le coup était parti, révélant l’étonnante capacité de la presse à imprimer, à peine âgée de cinquante ans, à diffuser informations exactes ou erronées, volontaires ou échappant à la volonté… Le nom « Amérique » plut tant , qui qualifiait jusque là la seule Amérique du Sud, que lorsque le célèbre cartographe Mercator publia sa grande carte du monde, en 1538, il en doubla l’application : il distingua entre une « Amérique du Sud » et une « Amérique du Nord ». Quant à la littérature émanant directement et respectivement des deux découvreurs, la lettre de Colomb à ses commanditaires royaux et très catholiques d’Espagne (1493), bien que souvent réimprimée, fut loin de connaître le remarquable succès du « Mundus Novus » de Vespucci, dans lequel il décrit les contrées côtières visitées avec leurs habitants, animaux et végétation…

Dans les vingt-cinq années qui suivent la parution du récit de Vespucci, il y a trois fois plus de publications consacrées à ses voyages qu’à ceux de Colomb. Colomb est bien un grand capitaine et l’inventeur de la découverte, mais Vespucci semble exagérément négligé et calomnié, considérant son travail et sa célébrité à l’époque. Et il n’est pour rien dans l’utilisation qui fut faite de son nom ! Quant au baptême de l’Amérique, ses modalités sont si invraisemblables qu’on les croirait romanesques…

Sources :

Daniel Boorstin, Les découvreurs, Seghers 1986 (disponible en collection Bouquins).
Jean Favier, Les grandes découvertes : d’Alexandre à Magellan, Fayard 1991.

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