Mauvais usage

Dans un récent séminaire, pour en recommander la lecture, peut-être l’usage formel, un serviteur de Dieu a qualifié le modeste travail de Spinoza d’œuvre qui pense puissamment. L’auxiliaire des séraphins, pensais-je, ne manque pas d’air. Réduire le splendide solitaire de La Haye à un outil de précision, fût-il prestigieux, et sans référence aucune aux notions de vérité ou d’adéquation, quelle absence de vergogne ! La superstition ne doute décidément de rien. Un matin que, dans le cours d’un réveil embrumé, je repensais à la puissante assertion de l’ecclésiastique, je vis comme en rêve cette saynète : un homme aux prises avec une porte battant dans le vent se saisissant d’une magnifique guitare de palissandre et s’employant à faire cesser le battement en utilisant le divin instrument comme une vulgaire cale. C’est à cela que conduit la foi qui se pique de raisonner : à une mécanique dérisoire, un Meccano pour grands enfants.

 

 

 

 

 

 

 

 

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Chef d’État

À celui qui, n’ayant encore rien fait, se voit déjà en grand homme, il faut indiquer que la morgue ne suffira pas ; et quant à la jeunesse dont il entend faire une qualité intrinsèque, il suffit d’ajouter que la morve ne prouve rien.

 

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Un apologue

Courtepatte, ancien petit président vindicatif, trouve beaucoup de qualités à Pattefolle, nouveau président et apprenti thaumaturge, ce que n’avait pas su mériter Pataud, petit gros mollasson président de l’entre-deux, il est vrai particulièrement vaniteux, veule, paresseux. Courtepatte renouvelle ainsi notre attirail de locutions : il s’agit, dans cet éloge de Pattefolle, d’un hommage du vice au vice. Mais tous trois ont en commun ce qui fait de nos jours l’homme d’état authentique : un goût incurable pour les miroirs, une inculture achevée qui conduit à dire des énormités sur l’histoire, la vie des sociétés et le destin des pauvres – et l’usage parfaitement involontaire d’une langue de merde.

 

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QCM

L’hurluberlu vaguement diplômé, jeune comme un septuagénaire qui n’aurait rien appris, que mes concitoyens somnambules se sont choisis comme guide suprême n’a pas attendu pour déployer la palette de ses capacités d’analyse. Félicitant la coqueluche des petits débiles des bancs d’école, un cosmonaute à la pensée aussi plate qu’il est monté haut, à ce héros retour de mission, le premier magistrat a dit, pour noter la réussite complète : « Vous avez coché toutes les cases ! » Ça ne s’invente pas : la vie comme un questionnaire à choix multiples (qcm) ! C’était bien la peine que l’histrion en costume bleu pétrole et aux semelles comme des pelles à tarte ait fait telle école supposée de premier plan. On s’étonnera ensuite qu’une ou deux racailles munies de kalachnikovs pour convaincre braquent un rectorat en vue d’obtenir la grille corrigée d’un quelconque qcm. À nous le diplôme ! Et pourquoi pas vous, après tout ? Le crétin en chef vous aura montré la voie. Cochez toutes les cases, case prison comprise.

 

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Bécassines et étourneaux s’en vont voter

Comme vos caquetages en ont fait du bruit, la dernière fois, quand vous crépissiez de fientes dérisoires les parois de vos cages dorées ! Et cette fois-ci, la resucée passe comme une lettre à la poste ! Pas un mot ou c’est tout comme. Vous connaissant, ce ne peut être par galanterie envers la dame à tête de choucroute ramollie ; ma parole, vous devez être tous en vacances, dromomaniaques parcourant le globe irrespirable à la recherche de l’autre. La clé au fond, c’est que vos indignations sont en carton-pâte et que, si la dame va perdre, vous vous avez perdu depuis longtemps toute dignité.

 

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De la guerre civile

Quelque temps qu’il nous ait laissé, trois siècles et demi plus tard, Blaise Pascal a toujours un brin d’avance sur nos modestes (et oublieuses) facultés de penser : il avait compris et posé que le pire des maux, à éviter quels que soient les moyens ou le coût, est la guerre civile.

Dans notre époque, malgré qu’en ait le verbe impuissant des pitres du Barnum politicien, on dirait qu’il ne faille plus exclure les perspectives de guerre civile. Le hiatus sidérant, d’une ampleur intersidérale, entre une poignée de riches et la masse engluée des pauvres et quasi-pauvres, le dépeçage par des politiques futiles, inefficaces, effroyablement coûteuses (frais de bouche, de costume, des raclures représentatives) des détenteurs de revenus moyens, le racket fiscal, donc, d’une classe moyenne en voie d’amaigrissement radical, les ghettos urbains où, sur fond d’imputations proprement douteuses de responsabilité du colonialisme, de racisme imaginaire, de discriminations fantasmées, des mafieux et des religieux font régner leurs mœurs et leur loi – autant de tonneaux de poudre remplis à ras bord qui n’attendent plus que l’étincelle de quelques histrions toujours en quête d’un rôle social susceptible de tromper l’ennui de leur foncière inutilité : intellectuels-fonctionnaires, syndicalistes dispensés de travail, gauchistes à la retraite… L’apparition du fauteur d’insurrection n’est pas récente. Me revient le souvenir lancinant, térébrant, de ces fiers maoïstes un peu crasseux qui, à la sortie de nos universités, prenaient à partie de jeunes américaines, propres sur elles et dessous elles, leur enjoignant de retourner sur le champ dans leur maudite république impériale… au nom de la lutte héroïque du peuple vietnamien ! De bien beaux faits d’armes se sont accomplis en ce temps-là, dont parlent encore les anciens combattants des cabinets ministériels (pensionnés à vie dans la fonction publique). On mentionnera pour mémoire la sainte cause de la Palestine (arabe) que les mêmes héros de la lutte salivaire célèbrent, de temps immémorial, à coup de harangues bruyantes dans des défilés maigrichons. L’autre hier, étant dans un café (où les femmes sont absentes) tenu par des kosovars, j’éprouvai le besoin de faire le jeune chien en même temps que de vérifier les éléments d’un savoir encore embryonnaire. Deux colosses au crâne rasé, genre souteneur ou combattant de la guerre d’indépendance (qualités nullement exclusives l’une de l’autre), buvaient leur café. Il me sembla une riche idée, sur le mode plaisant, de leur prétendre que j’étais serbe. Quand l’un des deux sortit pour fumer une cigarette, il se tourna vers moi et, sur un ton qui ne prêtait pas à ambiguïté, me dit : « Beaucoup de gens sont morts, beaucoup d’autres ont souffert – il ne faut pas plaisanter avec ça ! »

Par pitié, messieurs les kosovars, foutez-nous la paix avec vos querelles ! Foin des produits d’importation… Nous avons assez de nos incendiaires en chambre, anciens staliniens, trotskistes, maoïstes recyclés à l’Académie Française, journalistes n’ayant pas lu un livre depuis Sciences-Po, pour ne rien dire de la racaille politicienne, sans exception corrompue jusqu’à l’os et prête à tout pour durer.

 

 

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Les journalistes (encore) !

Un journaliste soi-disant indépendant du service dit public nous propose cette analyse, étourdissante de pertinence, de la situation critique internationale : « un affrontement de mâles dominants ». Si cet abruti échappé de fraîche date du divan de son ethnopsychanalyste a raison, se rend-il compte, alors, que ses consœurs journalistes sont toutes des femelles séductrices, mamans castratrices ou putains captatrices – au choix.

 

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Un palmipède qui se dit dans les chaînes

Je n’ai jamais compris comment des esprits supposément supérieurs pouvaient accorder la moindre attention à ce torchon composé de ragots propagés et de gorges chaudes faites par des trous du cul de petits fonctionnaires, par définition inoccupés et envieux. Nul besoin de ce garant prétendu de la vertu pour débusquer le plus petit des scandales : la « nature » humaine, c’est-à-dire la puante jalousie, y pourvoit toujours. Pour moi, un bourgeois qui lit ce torchon, ou encore L’Équipe, est purement et simplement un imbécile qui s’ignore !

 

 

 

 

 

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L’un et le multiple

Trente ans concierge dans le monde dit scientifique, j’ai entendu jusqu’à l’indigestion cette assertion, illico jugée par moi particulièrement controuvée, selon laquelle les découvertes se préparent ou se font autour de la machine à café. Nul besoin de se pousser du col (d’appartenir à une élite autoproclamée) pour savoir que quand la véritable conversation était de ce monde, elle favorisait, voire fécondait, les esprits bien préparés. Ce que c’est tout de même que de se payer de mots, comme est puissant ce besoin de forger de creuses anecdotes à forte teneur de snobisme ! Le monde dit scientifique est sans nul doute plus en manque de créateurs, de mavericks, que de simples soldats, traînards ou traîne-la-patte, buveurs de café émérites, et les papotages impromptus dans les couloirs n’y changeront jamais rien. Cette croyance, au fond très condescendante, dans une certaine version socialiste de la puissance de la multitude, s’est incarnée en une sorte de Jeanne d’Arc petite bourgeoise (qui est encore vaguement en état de nuire). Cette buse politicienne ne craignait pas d’affirmer, en tant que collectionneuse invétérée d’idioties, que « on est plus intelligent à plusieurs que seul ». Dans son infinie modestie charitable, elle omettait de dire que c’était à une seule condition (mais de taille) : qu’elle fût le soliste dirigeant l’orchestre, qu’elle fît le don à la nation de ses gigantesques capacités : une tête de linotte doublée d’un caquetage de gallinacée.

 

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Simonie

Confit dans une infrangible satisfaction de soi, le publicitaire, autrement dit le communicant, excède mille fois par jour les limites du bon goût (de la décence) ou du sens commun. Dernière attestation en date : un marchand de je ne sais quoi nous enseigne que la vie est un terrain de jeu (autrement dit une cour de récréation), dans une langue dont le succès planétaire a signé, d’assez longue date, l’entrée en agonie. Louis Néel, prix Nobel de physique, entrepreneur et assez bon savant, disait quant à lui qu’on n’était pas sur terre pour s’amuser. Nos ancêtres en savaient un peu quelque chose qui étaient affrontés à la nécessité permanente de se nourrir comme de se reproduire. Pauvres marchands de soupe, d’amour, de lacets, de loisirs… et vous prostitués en costume qui les aidez à la vente ! C’est certainement trop d’optimisme que de souhaiter qu’un jour votre passage sur terre ne soit plus qu’un mauvais souvenir.

 

 

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