Mon vieux. Évocation hiémale

Bien possible que la vocation soit le résultat aléatoire d’un enchaînement sans finalité, quelque chose comme l’addition d’un tempérament et de circonstances, par définition parfaitement contingentes. Maintenant qu’il repose depuis plus de vingt ans sous l’épaisse couche de neige du temps, je sais ce que je dois à mon père et saurais dire quoi et pourquoi. De ses cinq enfants, je suis l’aîné et le seul qui ait développé un tel goût pour le langage (quoique le petit dernier…). Sa seule et unique fille, il la distinguait en la nommant, au prix d’une distorsion du genre qui amusait notre curiosité, le petit fille, l’avant-dernier, parce qu’il avait porté une layette couleur canari était devenu le Jaune, mon puîné, réputé avoir été conçu, un soir de friture arrosée, au bord du lac de Thun, était Toune ou Toutounet ; comme il va de soi, ayant été procréé (et venu à terme) le premier, je fus Bout d’homme, une sorte d’Adam de banlieue, pour ainsi dire. Il y avait aussi les déplacements drolatiques, cocasses, volontairement inattendus ou amusants du sens : ainsi les hamsters que nous élevions dans des cages devenaient « vos volatiles ! ». Les locutions déjà en voie de vieillissement, mais agréablement recuites, étaient ses préférées : une femme trop maquillée était un pot de peinture, un homme peu amène une porte de prison, un individu sans courage une couille molle, un enfant dans le même cas une poule mouillée, un fourbe était franc comme un âne qui recule ; si nous nous plaignions d’un quelconque mal, il soulignait que nous n’étions tout de même pas à l’article de la mort. Pour l’admirateur peu pressant qu’il était des femmes désirables, la boulangère que je jugeais moi-même, malgré mon jeune âge, plutôt appétissante, était la toute belle et à l’amour de sa vie, une amie de ma mère dont il fut brièvement l’amant inconsolable, il s’adressait en société, toute honte bue, d’un sonore « Minet Joli ! ». Un jour que nous traversions, lui et moi, un quartier très huppé (il avait grandi à Hampstead, dans le plus bourgeois des équipages), il s’exclama sur un mode plutôt ironique : « Dis donc, Bout d’homme, c’est sacrément urf par ici ! ». Depuis, je mérite l’estime étonnée des plus lettrés pour l’usage de ce mot rare. Quand, dans la nuit du sens, de longs convois de vocables s’acheminent vers l’aube de la signification ou si de sémillantes locomotives crèvent les ténèbres du bruit clair de leurs boggies, je sais à quel premier chef de gare, à quel aiguilleur en chef, je dois le plaisir pris à mon apprentissage comme à l’exercice d’une certaine maîtrise.

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Trottinette

Le seul résultat et mérite philosophiques que je reconnaisse au plus gros vendeur parmi les penseurs dits progressistes (dont les propos et œuvres sont émaillés de grosses approximations voire d’erreurs manifestes) est d’avoir établi définitivement qu’un adulte surpris au guidon d’une trottinette doit être tenu ipso facto pour un imbécile. De même que telle femme contrefait l’homme (en latin une virago), ces imbéciles heureux (ils appartiennent habituellement à la classe moyenne supérieure) on devrait les appeler des pueragos (ceux qui contrefont l’enfant)… On voit à quoi il leur a servi de vivre !

 

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Ehpad

Où sont-elles le matin ? Sans doute doivent-elles s’extirper de songes trop lourds ou se remettre des nuits sans sommeil. L’après-midi, elles sont dans des camisoles qui sont aussi leur fauteuil, affaissées sur elles-mêmes comme des poupées de chiffon.

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Poulets en cage et humanité future

Qu’importe qu’ils courent en plein air ou en salle sur des tapis mécaniques si c’est, dans les deux cas, avec de la musique en boîte dans les oreilles. Parler, écouter, penser sont si peu de chose…

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Passions tristes

Le comédien frotté de culture générale pour élèves de classes préparatoires, l’ambitieux pressé qui s’imagine gouverner le pays, déplore sans relâche les passions tristes de ses concitoyens. À coup sûr, il a trouvé la notion dans un abrégé de philosophie pour concours mandarinaux. Mais il ignore qu’il existe aussi, plus nombreuses encore, des passions joyeuses qui, par exemple, ont nom alcool, tabac, jeux, sucre, gras ou voitures de luxe… Son ignorance est très ingrate, puisque les addictions et autres dépendances engendrent de copieuses rentrées fiscales. Et qui financera ses voyages, le spectacle de son ego et les frais de bouche des courtisans du Parlement qui portent son encensoir ?

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Professeur

Le bottier fait des bottes, le chapelier des chapeaux. Que fait donc l’universitaire ? Avec tristesse je dois admettre que je doute qu’il enseigne quoi que ce soit qui ait valeur universelle, ni non plus, encore moins, qu’il contribue en quoi que ce soit à ce qu’on devienne homme ; je le vois plutôt accompagner le grand troupeau des futurs salariés vers l’enclos des loisirs.

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Cet homme est dangereux

Comme il se doit, ce braillard échappé de quelque assemblée prétendue ouvrière est mal rasé ; n’ayant pas oublié de s’empiffrer aux frais de la princesse publique, il est aussi quelque peu enrobé. Il se présente pompeusement comme un historien alors qu’il n’est qu’un petit prof certifié d’histoire, déchargé de son service pour mieux casser les oreilles de ses concitoyens. Mais ce sont ses titres de gloire en qualité de procureur de la rectification culturelle qui le qualifient le mieux. Lui dont la syntaxe est un salmigondis de pataquès et d’approximations, le voilà qui veut clouer le bec à un des plus grands stylistes de notre langue, Louis-Ferdinand Céline, en s’opposant à la réédition annoncée de pamphlets discutables et très discutés. Le loustic n’en est pas à son coup d’essai : il a déjà fait débaptiser le collège Vincent d’Indy, un jour qu’il s’ennuyait au Conseil de Paris. Emporté par une foucade d’ivrogne, plein de gnole idéologique, ce sectateur de Robespierre, n’écoutant que son courage, couvre de crachats la tombe du très bon musicien, le traite d’anti-dreyfusard (vrai), d’antisémite obsessionnel (faux), passant soigneusement sous silence que d’Indy, un des créateurs de la Schola Cantorum, fut aussi le maître d’Erik Satie et d’Isaac Albéniz et qu’il protégea durablement Wanda Landowska, distinguée musicographe et claveciniste (et juive s’il en fut). Au bout du compte, le patronyme de ce commissaire politique, fait député par la jobardise de notre pseudo-démocratie, déshonore tout à la fois une délicieuse appellation viticole, un massif et un village qui n’en demandaient pas tant. Sans risque d’erreur, le personnage est le type même de l’homme de main des hiérarques totalitaires, le genre d’assassin au petit pied qui envoie dans le matin blême des policiers sonner à votre porte pour affaire vous concernant.

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Parlons peu, mais parlons bien…

Une espèce de jeune gandin de la classe favorisée, dont je n’ai jamais su au juste en quoi consistait sa foi, me bassine avec ce que, apparemment, il considère comme les très grands mérites du souverain pontife. Peu impressionné par l’episcopus romanus (ce parfait donneur de leçons universelles), pas plus que je ne suis sensible au faux homme de couleur Obama ou au véritable aristocrate Thembu Mandela (des icônes pour princesse, chanteur pop, acteur en renom), j’ai fini par dire le fond de ma pensée à celui que je tiens pour un chrétien parfaitement inauthentique. Voici le message, traduit en langue bienveillante : « Le pape est une grosse vessie pleine de paroles dont les pets s’évacuent dans la soie ; indique-moi quel petit doigt tu as levé, quand, et pour quel pauvre, de crainte que je ne te confonde avec une émanation venteuse de la pétarade papale. »

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Dernière heure : Joyeux Noël !

Le gnome à face d’oisif qui prétendait hier représenter le parti qui ose encore se dire socialiste dénonce ce jour l’arrogant morveux qui lui a soufflé sous le nez, à lui et quelques autres, le fauteuil à glands dorés de magistrat suprême. Son rival heureux et fou de lui-même conduirait une politique anti-migratoire impitoyable, comme personne avant lui n’avait osé. Il semble avoir échappé à notre sybaritique défenseur des pauvres que l’arrogance (ou folie de soi) comme forme éminente de l’ignorance de soi est un autre nom pour la connerie. Le simplet au grand cœur ne se souvient donc pas d’une réplique cent fois entendue devant son écran de télévision : « Les cons ça ose tout, c’est même à ça qu’on les reconnaît. »

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« Parle avec eux ! »

J’entends ce matin, sur les ondes de la radio libérale-bolchevique, le (prétendu) Défenseur des droits (ou plutôt la dame qui tient chez lui la succursale défense des enfants) soutenir qu’il importe d’enseigner au plus vite dans les écoles à déconstruire les stéréotypes de genre pour éviter aux enfants défavorisés de subir des abus sexuels. En substance ce sont ses propos, à l’aune desquels les médecins de Molière passeraient pour de grands savants, sobres et exacts dans leur terminologie. J’ai une entière confiance dans la classe des loisirs (autrefois appelée bourgeoise) pour donner une éducation à ses rejetons, j’étendrai même ma foi jusqu’à la vaste classe moyenne désormais bachelière par pure démagogie diplômante (docimologique). Mais si le défenseur devait servir à quelque chose, ce serait en s’occupant du droit des pauvres, autrement dit des illettrés. Et quand on prétend faire quelque chose pour quelqu’un il ne suffit pas de parler de lui, il faut commencer par lui parler. Je vois d’ici la tête que ferait un pauvre à qui on parlerait de genre, de stéréotype… Quant à déconstruire, la main-d’œuvre la moins qualifiée ne connaît que la démolition, et celle, entre autres, de ses corps exposés. Pauvre énarque, petit salonnard poudré, va parler avec eux si tu l’oses – et reviens m’en dire des nouvelles.

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Rencontre sur le coteau dans la brume du petit matin

Il y a maintenant dans le regard des femmes croisées inopinément la hantise du producteur américain avide, veule et insatiable ou celle de l’islamologue parfait interprète du coran qui considère toutes les femmes avec l’œil du propriétaire d’un champ à labourer. L’obsession du plaisir à quoi s’ajoute son exact homologue économique (la recherche forcenée de la liquidité) nous ont fait un monde épatant. Les politiciens et leurs thuriféraires stylés (les journalistes) en soient remerciés.

 

 

 

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L’ange et le rat

Marx dit quelque part, et peu m’importe où puisque mon faible esprit s’en est nourri, qu’il ne suffit pas que la théorie aille à la rencontre de la réalité mais que, puissante intuition de sa part, il est recommandé que, de temps à autre, la réalité se fraie un chemin vers la théorie. L’onomastique ou science des noms est l’outil anthropologique par excellence, nettement mélangé d’historicité, qui répond à cette merveilleuse exigence. Porter un nom c’est aussi être porté par ce nom. Un épisode tout chaud de notre vie en société permet de le vérifier avantageusement, péripétie relevant tant du fait divers que de la gazette judiciaire et portée à nos oreilles par la dissonante trompette médiatique toujours prompte aux glapissements d’indignation. Voici les faits : en ce temps-là notre république est en proie à un de ces mouvements qualifiés pompeusement de sociaux, lequel s’éternise quelque peu. Des jeunes gens échappés du ghetto de l’aisance, habitants des beaux quartiers et clients des terrasses à apéritif, ont décidé de se coucher à l’aube pour exprimer leur révolte radicale contre la misère du monde. Parmi eux, en mal de guerre civile espagnole, les arrières-petits enfants d’un des plus grands écrivains français du vingtième siècle : Angel et Antonin. À moi prodiges de l’onomastique ! Angel : on voit s’entrebâiller les cieux et voleter des émissaires divins ; Antonin : des empires se font et se défont dans un grand fracas d’armes. À n’en pas douter, des individus si supérieurs ont été conçus sous les moulures de spacieuses chambres haussmanniennes, ils sont les résultats aléatoires de beaux projets de vie. Voulant se montrer dignes de leur fabuleux destin nos deux héros se sont institués défenseurs des migrants, des pauvres, de je ne sais quoi encore, de la Palestine évidemment, etc. En compagnie de leurs camarades du mouvement (social) Bacchanale Nocturne, ils patrouillent dans les rues de la capitale, ulcérés par la multiplication des « violences policières ». Ne voilà-t-il pas qu’ils tombent sur une miteuse petite voiture de police, égarée loin de sa base, isolée. En plein Paris, ils vont, ô paradoxe, faire à cette modeste calèche une conduite de Grenoble. Le pare-brise arrière est pulvérisé, un engin incendiaire est projeté dans l’ouverture pendant qu’un combattant masqué boxe le policier immobilisé derrière le volant. La voiture s’embrase, les deux flics sont faits comme des rats, il s’agit d’un homme et d’une femme, des policiers du rang qui s’extraient en catastrophe du véhicule. Ils se nomment respectivement Kevin et Allison. (Kevin affronte à mains nues, avec courage et sang-froid, un agresseur armé d’une barre de fer que des témoins dissuadent de continuer ; les minus habens du web, toujours à court d’imagination comme d’intelligence, appelleront Kevin le policier Kung Fu). Examinons sous le microscope de la science des noms comment on peut baptiser ses enfants Kevin et Allison. Nous avons vu les circonstances lumineuses de l’engendrement de certains hérauts du progrès, la probabilité est grande que Kevin ou Allison ait été conçu lors d’une soirée bières-cacahuètes sur un canapé acheté à crédit, devant un écran plat acquis plus ou moins régulièrement et animé par des personnages de séries américaines. Cela dit, ces rats-gardiens de l’ordre, tout juste bons à être brûlés vifs, m’inspirent des sentiments de tendresse humaine et de solidarité sociale aux antipodes de ce que me font éprouver les prurits colériques de la jeunesse dorée progressiste. Même si ce n’est vraiment pas de saison, je demande maintenant au lecteur de se recueillir un court instant afin de mieux lire, à haute voix, ce qui suit. « Et en effet, encore qu’un rat autant qu’un ange, et la tristesse autant que la joie, dépendent de Dieu, pourtant un rat ne peut être une espèce d’ange ni la tristesse une espèce de joie. Par là, j’estime avoir répondu à vos objections… » (Lettre à Blyenbergh du 13 mars 1665)  Spinoza a tout résumé. Pour moi, la messe est dite.

 

 

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