Un préservatif

En tant que lecteur aussi, on peut, on doit parfois utiliser un préservatif. Un exemple entre cent : imaginez quelqu’un qui aime Thomas Bernhard mais qui aime aussi la vie à la campagne (sans nécessité de santé), les réceptions et inaugurations, qui côtoie les politiciens sans éprouver un dégoût irrésistible ni même frémir, qui s’abreuve goulûment  à la source hebdomadaire, au blabla des « intellectuels » en vogue, des « critiques » dont les crachats troublent la soupe qu’on leur sert, quelqu’un qui accueille à sa table, avec jovialité, conformistes et petit-bourgeois cultivés à la hâte, autant dire l’illettrisme mondain, qui honore en souriant des soirées mondaines qualifiées un peu vite d’amicales, pour qui enfin la chair est un bon moment carné quand elle est pour Bernhard un trou noir, un désintérêt. Le lecteur dont se dessine le portrait-type serait un sujet de réfutation et d’imprécation pour Bernhard. Ce lecteur fait bien de lire mais, afin d’obvier à toute contamination, il fait bien aussi de ne pas omettre d’enfiler un préservatif .

Nota Bene. Pour ceux qui n’auraient pas compris un traître mot à mon éructation, mettons les points sur les i : Bernhard, le pauvre poitrinaire, exécrait tout ce que son honnête lecteur, son admirateur imaginaire prise tranquillement, et si fort. Notre époque, qui mélange tout dans une triste ignorance, permet tout aussi, et surtout le mépris machinal du consommateur pour l’auteur. Non – la littérature n’est pas un passe-temps.

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