Édouard Peisson à la lumière du jour

J’écris ces lignes dans un train qui roule vers Marseille. Ce faisant, me revient le souvenir de la première fois, un jour en 2002, que j’aperçus de la fenêtre d’un autre train les grues, dressées comme d’éternels échassiers, au bord des bassins du port de Marseille. Ces grues que j’avais certainement vues des dizaines de fois dans mon existence sans en ressentir la moindre émotion ni en conserver le moindre souvenir, ces grues m’ont amené les larmes aux yeux comme seuls peuvent le faire le souvenir d’une histoire déchirante ou le manque d’un ami disparu.

C’est que ce jour-là le temps, celui de ma vie, avait enfanté, dans les mois précédents, un bel événement inattendu : la rencontre et la lecture d’Édouard Peisson. Ainsi ces grues étaient-elles devenues plus réelles d’être pour moi associées à l’œuvre d’un créateur. Une fois de plus l’art venait au secours de la vie.

Céline le grand dit qu’il n’ira pas au Paradis celui qui ne règle pas ses comptes. Je ne crois malheureusement pas au Paradis mais je crois fanatiquement à l’utilité de payer ses dettes. Avant toutes choses, il doit être dit que je dois la rencontre d’Édouard Peisson à Bayon, écrivain et journaliste dont deux pages lues dans une anthologie m’ont déterminé, moi le pêcheur inlassable de livres, à aller chercher là où je les avais vus, immobiles et comme délaissés, deux ouvrages cardinaux de Peisson ; l’un qui est comme le symbole de sa gloire enfuie : Parti de Liverpool , tout auréolé de l’effluve tragique du “Titanic” ; l’autre qui est la première partie de la trilogie constituant le sommet d’une œuvre riche et constante : Capitaines de la route de New York.
Les amarres étaient larguées et le voyageur qui est devant vous aujourd’hui et qui n’a d’ailleurs ni le pied ni le cœur marin allait s’embarquer pour la terra incognita Peisson et ne pas en revenir tout à fait le même.

Au retour de tels voyages, ne plus être le même c’est encore avoir contracté une dette. Voici pourquoi, quel que soit la gène ou l’inconfort de devoir se dévoiler par des mots, j’éprouve comme un soulagement de vous proposer ma contribution à une double tâche de salubrité publique et littéraire : ramener Peisson à la lumière du jour en le tirant doucement mais fermement d’une injuste obscurité et le considérer selon les éclairages de cette époque si contente d’elle-même et, à mon sens, si dénuée de motifs pour cela.

Comme tout véritable écrivain, c’est-à-dire une petite minorité au sein de la gigantesque famille des prétendants, Peisson est un généreux et impeccable pourvoyeur d’émotions. Mais, on le sait, ou au moins le pressent-on depuis des siècles, au commencement – bien avant le verbe – était l’action, et les sciences cognitives semblent montrer qu’il n’y a pas d’action sans émotion, aussi civilisée soit-elle devenue, qui la guide, la prépare. L’émotion comme contexte de la connaissance : quelle belle revanche sur la raison raisonnante, apanage d’une France devenue bien vieille d’avoir fait tant d’écarts…

Désormais ma route est toute tracée : montrer quelles sortes de plaisirs, d’émotions, Édouard Peisson a pu donner et pourrait sans délai procurer à un public très large ; extraire de l’apparente rusticité des hommes et des circonstances de ses œuvres les leçons, pour moi limpides, qu’il nous donne sans vraiment l’avoir voulu. Édouard Peisson éducateur ? Oui et pas seulement parce qu’il aimait ces enfants qu’il n’a pas eus et pour qui il a écrit de belles aventures (L’aigle de mer, L’anneau des mers, L’homme couvert de dollars) et même un roman d’initiation qui a connu (belle époque !) le succès des éditions scolaires (Le voyage d’Edgar).

En s’en tenant aux rubriques de la littérature de genre, on peut qualifier tout ou partie du travail d’Édouard Peisson de littérature pour la jeunesse. Si on retient cette première approche, on n’aura garde d’oublier que ce qui façonne le goût et la sensibilité juvénile est sans doute mieux préservé tout au long de la vie que les produits de dégradation des ingestions ultérieures. L’enfant semble aimer qu’on lui parle de l’enfant puis de sa métamorphose ultime et idéale : la figure du héros. A ces deux égards Peisson dispense de bonnes et fraîches nourritures. Outre Le voyage d’Edgar et L’anneau des mers, on peut mentionner comme contenant des évocations de l’enfance, à un titre ou un autre, La carte marine, Le garçon sauvage, Une femme, Découverte de la mer, Le cavalier nu

Puisque nous sommes en quelque sorte au confluent de l’enfance et de l’aventure, je voudrais faire une place à part à un livre que j’aime de façon toute particulière. Il s’agit des Écumeurs, qui est un roman d’aventures du genre épopée individuelle au nouveau monde et, en même temps, une évocation profonde et brutale du désir de paternité. Cette mention spéciale me semble aussi se justifier relativement à cet homme sans postérité qu’a été Édouard Peisson. Archétype du roman d’aventures, les tribulations des héros ont pas mal occupé Édouard Peisson à travers les récits des destins de certains découvreurs des régions septentrionales et australes de la terre : Jacques Cartier, Amundsen, Shackleton, Scott… Pôles et La route du pôle sud sont des récits très bien ficelés et riches des notions implicites de responsabilité et d’assomption du destin individuel qui, nous croyons, font l’actualité morale d’Édouard Peisson et indiquent l’urgence de son retour entre les mains des lecteurs de tous âges.

Comme Simenon, Peisson ne juge pas. Partant de situations dramatiques quelquefois réelles (deux faits divers sont au départ de Capitaines de la route de New York et de Thomas et l’ange) et toujours impeccablement réalistes, Edouard Peisson est le contraire d’un donneur de leçons, d’un intellectuel. Une dédicace de lui que je possède dit d’ailleurs avec une humilité frappante qu’il veut juste évoquer la vie simple et héroïque des marins. Mais ce vrai modeste est doté d’un immense courage et d’une inflexible fierté qu’illustre la façon dont il se tire de la fracture “médiane” de sa vie, cette mise à pied de la marine suivie de l’enfermement bureaucratique et de la rédemption par l’écriture.

Il y a chez Peisson, dissimulées derrière la grande musique des éléments et la petite musique de son style plutôt neutre, trois grandes leçons – leçons des ténèbres plus que de lumière ou d’espoir. Leçon de responsabilité d’abord. Que ce soit chez le capitaine aveugle du Pilote ou chez Joseph Godde, aucun gémissement, aucune révolte ne prétendent donner du sens à la maladie ou à l’échec. C’est ainsi et nul ne peut dénouer l’inextricable écheveau des circonstances et de la volonté. En ces temps de “fusibles” et de boucs émissaires, ils sont réconfortants ces capitaines de Peisson qui, sans un murmure, secrètement, se battent eux-mêmes. J’entends par là qu’ils appliquent à la lettre le “programme” que C.F. Ramuz définit à sa manière dans la dernière phrase de Samuel Belet. Un paysan bat son cheval et Ramuz écrit « c’est ainsi que sont les hommes, ils devraient se battre eux-mêmes et ils battent leur cheval ».

Il faut s’efforcer d’assumer son propre destin, telle est la seconde leçon. De l’homme chez Peisson on pourrait dire ce que dit Raymond Chandler de son détective Philip Marlowe : « Il n’a pas plus de conscience sociale qu’un cheval (sic). Il n’a qu’une conscience individuelle ». La marotte du social et du fait social, si ancrée encore aujourd’hui, n’est pas du goût de Peisson qui pourrait sans doute dire (nous nous en chargerons pour lui) comme le romancier Johan Bojer dans son beau roman La puissance du mensonge : « Il suffit maintenant qu’on ait mal aux dents, pour qu’on en fasse tout de suite une question sociale ».

Si le héros peissonien n’explique jamais par les structures sociales le coup qui le frappe (y compris quand il s’agit de femmes seules ou abandonnées …) il n’omet pas de reconnaître pour tel le caractère accablant de la destinée, notamment quand elle transmute le désir de faire le bien (ici il s’agit de sauvetage) en facteur conduisant à la catastrophe (le naufrage). Tout se paie ici bas, disait Céline, le bien comme le mal. Le bien c’est plus cher, forcément. Cette lucidité sans consolation sert de conclusion au deuxième tome de la trilogie du Sel de la mer (titre du livre de poche), et surgit comme un très beau moment d’émotion quand Joseph Godde dit de l’ingénieur qui vient de lui expliquer brillamment les raisons de sa “faute” (avoir naufragé son navire en tentant de porter secours à un autre bâtiment) : il peut tout expliquer, mais ce qu’il n’expliquera pas c’est pourquoi c’est moi qui suis frappé.

On a du mal à imaginer approche plus simple et plus juste de ce que peut être la difficulté d’accepter l’absurdité, l’absence de sens de la douleur et de la mort.
Si le héros de Peisson n’évoque jamais explicitement la société et ses enjeux et s’en tient à prendre ses responsabilités et assumer sans plainte sa destinée, l’homme de lettre et le citoyen semblent indiscutablement marqués par un net tropisme de compassion.

Rappelons qu’au début de sa carrière littéraire Peisson a fréquenté le groupe de Henry Poulaille, groupe d’auteurs « prolétariens » au nombre desquels on trouvait Eugène Dabit. Hans le marin, Une femme, Le garçon sauvage sont du coté des humbles. Dans Une certaine nuit il y a, outre une intéressante et pertinente critique de l’administration, un tableau très compatissant des malheureux qui viennent chercher secours au bureau idoine de la préfecture.

Mais l’aspect le plus original de la compassion chez Peisson je le qualifierais de nietzschéen. Au passage, je voudrais rappeler que Frédéric Nietzsche avant de sombrer définitivement dans la folie s’est jeté au cou d’un cheval battu dans les rues de Turin. Après le cheval de Ramuz, celui de Chandler, voici le cheval de Nietzsche !

Plus sérieusement, c’est au rapport entre hommes et femmes que je pense quand je parle d’une compassion particulière à Peisson. Nietzsche dit que le rapport entre les sexes est comme une « compassion réciproque de deux dieux voilés ».
Or l’amour chez Peisson est soit le récit respectueux et triste d’un échec (Joëlle), soit l’attente à laquelle on met fin soi même (La lettre tant attendue ne sera pas ouverte et on reprendra la mer …), soit encore l’occasion de trahisons et de déchéances courageusement subies et assumées (Hans le marin, Une femme…).

Dans tous les cas, jamais un mot plus haut que l’autre, pas une once de haine ou de colère, comme si, même réduit à l’état de victime, l’homme ou la femme comprenait qu’il pourrait être à la place de l’autre et qu’on ne brise jamais un destin que par la nécessité de réaliser le sien propre, fût-ce dans l’entre-destruction. L’exception et le point culminant de la compassion peissonienne, et comme son résumé, on l’atteint dans l’amour qui lie Joseph Godde et sa femme, dans l’épreuve qu’elle l’aide à traverser, dans la mort qui vient la prendre alors qu’il travaille à sa réhabilitation de capitaine. Je ne crois pas qu’on puisse lire sans risque pour sa propre sérénité les pages de Dieu te juge où Godde pense en agonisant à la solitude dans laquelle sa femme est morte.

Je voudrais conclure en évoquant le plus singulier des textes de Peisson et peut-être le plus beau : la nouvelle intitulée Un chien mourant de faim. Peisson dit lui-même qu’il ne sait pas pourquoi il a écrit ce texte, qu’il lui a été comme dicté. Le chien c’est un homme à l’agonie, tant physique que morale, et le récit quasi faulknérien (notamment du point de vue des voix et de la chronologie) des dernières heures d’un clochard échoué dans un port.
Rapprochons ce chien de Joseph K, le personnage du procès de Kafka, qui à la fin du roman, égorgé par des exécuteurs, se dit dans une ultime pensée : « comme un chien » et Kafka ajoute : « c’était comme si la honte dût lui survivre. »

Chez Kafka comme chez Peisson, il arrive qu’on contemple un monde dont la grâce serait complètement, radicalement absente. Et l’espoir dans tout cela demandera l’homme si achevé d’aujourd’hui, l’homme des voyages, du dépaysement, des vacances, du prêt à porter, de la santé et du bonheur à tout prix (si possible garantis par l’Etat) ?
Cherchez la figure du Christ dans l’œuvre de Peisson et vous la trouverez assez souvent mais bien malin qui dira ce que cela signifie sinon la splendeur du Noël sans dieu des marins perdus des Démons de la haute mer.

« L’esprit de l’homme est compliqué et la simplicité difficile. On n’obtient celle-ci que par l’effort.  »

Les démons de la haute mer, p.225

« Je crois que l’esprit de l’homme peut tout supporter de ce qui vient du dehors et que sa faiblesse est seulement intérieure  »

Idem, p.191

« Parfois, je la (la mer) regarde comme je regarderais le visage admirable d’une femme, un visage qui changerait d’instant en instant, qui refléterait toutes les beautés, toutes les vertus, tous les vices, toutes les passions, d’une femme qui ne serait à personne, qui se rirait de tous et dont le rire rendrait les hommes fous. »

Idem, p.180


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