Un plaidoyer pour la littérature

Des sommets de prose

Aujourd’hui, certains (certaines) échangent l’espoir de la conquête d’un huit mille contre une mort qui vient très souvent à leur rencontre. En constituant un collier de proses sobres comme autant de perles primitives, nous échangerons notre optimisme et le doux sourire des beaux jours contre des joyaux sombres qui, dans la sphère auditive, rendent le son bref du glas.

Max Brod, son ami fidèle et exécuteur testamentaire, rapporte que Franz Kafka lui dit un jour : « Je donnerais bien des choses de ce monde, y compris la prose de Meyrink, pour cette seule phrase de Hugo von Hofmannsthal : ‘ L’odeur de pierre mouillée dans le vestibule’ ».
La pierre humide, voilà qui évoque le tombeau (et aussi la vétusté des maisons de campagne), le caveau, toutes ces demeures où les vivants ne font que de courts séjours, de courtes stations (si l’on excepte l’usage si particulier qui est fait de la cité des morts au Caire). Et pourtant, une sourde beauté en exsude.

Selon un paradoxe que seuls comprendront ceux pour qui la prose est la vraie poésie et qui tiennent encore la littérature pour la plus haute expression de la vie (en dehors de l’amour vécu, si rare et si pathétiquement recherché par tous) – par ce paradoxe, donc, les plus belles lignes que contienne notre mémoire ont toutes trait à la mélancolie, à l’écrasement ou la surdité des ensevelis, au peu d’efficace de la prière, et même au sentiment de l’inanité de la vie telle qu’elle peut apparaître, entre autres, à un tout jeune esprit de premier rang.

C’est par là que nous commencerons, par un enfant, un représentant de cette espèce qui, unique à cet égard, peut dire : « L’empereur est nu ! » quand les courtisans s’extasient sur ses habits neufs. (Il s’agit d’un conte d’Andersen). Benjamin Constant (l’auteur inoubliable d’Adolphe) a douze ans lorsqu’il écrit à sa grand-mère : « Je me porte bien et je grandis beaucoup. Vous me direz que si c’est tout, il ne vaut pas la peine de vivre, je le pense aussi, mais mon étourderie renverse tous mes projets ». Grâce à Dieu le suicide est provisoirement écarté, mais la carrière d’un des plus fins analystes du cœur humain – l’auteur lui-même étant peut-être un cœur pleurard mais endurci – est lancée. Peut-on seulement concevoir qu’un jeune ( !) d’aujourd’hui porte un tel regard sur soi, l’exprime en ces termes ? J’estime la réponse évidente.

A l’autre bout de l’âge, Chateaubriand, qui n’est jamais aussi puissant que quand il évoque la fin, le terme et la descente au royaume des ombres, écrit dans sa préface de 1846 (il a soixante dix-huit ans) aux Mémoires d’outre-tombe : « …il est bien temps que je quitte un monde qui me quitte et que je ne regrette pas… la vie me sied mal ; la mort m’ira peut-être mieux ». Et un peu plus loin : « Au surplus, quand l’Eternité m’aura de ses deux mains bouché les oreilles, dans la poudreuse famille des sourds, je n’entendrai plus personne ». S’il y a un endroit où prendre une magistrale leçon de rhétorique, il ne doit pas être éloigné de ce passage.

On peut tout lire d’Emmanuel Bove, dont Samuel Beckett disait qu’il n’a comme personne le sens du détail touchant. Et Raymond Cousse, un de ceux qui l’ont tiré de l’oubli, ajoute que c’est par son attachement au particulier, au banal, au laissé pour compte, à tout ce qui précède la signification ou lui échappe, qu’elle (son œuvre) touche à l’universel.
Dans un petit texte, superbe de bout en bout de justesse et de désenchantement, il évoque une petite ville de la banlieue ouest de Paris : Bécon-les Bruyères (titre de l’œuvre). Décrivant (déjà) l’urbanisation, Bove voit surgir des immeubles sans grâce de plusieurs étages, sans habitants aux fenêtres, sans fumée s’échappant des cheminées, sans rideaux volant au dehors, et il se demande où sont passées les bruyères. La réponse atteint au sublime, dans le genre poignant : « Elles (les maisons) pèsent de tout leur poids sur les bruyères comme les monuments funéraires sur la chair sans défense des morts ».

A cet instant, frappent aux cloisons de ma conscience ces très beaux vers des croquants de Georges Brassens (sans doute appelés, comme des frères ou des amis, par les bruyères et les mausolées) : « Les femmes de bonne vie ont le cœur consistant, Et la fleur qu’on y trouve est garantie longtemps, Comme les fleurs en papier des chapeaux, Les fleurs en pierre des tombeaux ». Futilité apparente, fragilité réelle, pathos à quoi on ne saurait répondre – sinon par le frisson de l’émotion ou l’admiration. Des sommets, vous disais-je.

Céline, qu’on m’a parfois reproché (en vain) d’appeler le grand – Céline, dont la seconde partie de l’œuvre systématisera la syncope, les trois points (de suspension), le phrasé haché – c’est cette partie que nous prisons le moins – Céline, chantre légitime de l’émotion comme but ultime du procédé littéraire, a dissimulé dans Voyage au bout de la nuit une phrase-période (au sens usité en musique) à vous couper le souffle : « Nous avons longé un autre petit parc, dernier enclos d’un bois d’autrefois où venaient à la nuit se prendre entre les arbres les longues brumes d’hiver douces et lentes. » Ici, respiration et mélancolie sont égales en beauté à celles dont Chateaubriand régale son lecteur quand il s’y attend le moins. Pas moyen de dire mieux que la nature se meurt tandis que la terre continue de tourner.

Il pleut sur la ville où s’ébattent les consommateurs, les vacanciers, les voyageurs, ceux qu’anime le souci exclusif de leur corps et de leur plaisir. Ils appellent ça la recherche du bonheur, mais le bonheur ne souffre pas qu’on le nomme – et il se terre les jours de carnaval.

Céline encore (Lettres à Albert Paraz) : « Le coup de filer ses 10 cc de sperme dans une moule je vois pas la Prière ! ». Chaque fois qu’on désespèrera de l’irruption salvatrice du sacré dans le monde, on sera tenté de s’écrier : « Je vois pas la Prière » (la majuscule dit tout). Voilà pour le plaisir ! Et, pour la grande farandole des fringues, bijoux, colifichets, autos, voici ce qu’il écrit en apprenant la mort d’un ami dans un accident de voiture : « – voilà le triomphe de la matière…le démon va en auto sur les routes ramasser les matérialistes ».

Au bout de la ligne, la dernière, monte une odeur de pierre mouillée dans le vestibule et notre étourderie renverse tous nos projets.

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