Qu’est-ce qu’un spécialiste ?

Nous sommes aujourd’hui dans un temps où des crises inattendues et des catastrophes (mais y eut-il jamais d’autres sortes de temps ?) nous font nous tourner vers ceux que nous appelons, un peu à la légère, des « spécialistes ». Spécialistes de l’hérédité, du génome, de l’économie, de l’environnement (peut-être la discipline la plus douteuse puisque composée  d’innombrables spécialités hétérogènes…), de la géostratégie, de l’islam… Les économistes sont à l’honneur, ces derniers temps, puisque leurs capacités de déchiffrement et de prévision ont montré leur force et leur subtilité. Ils n’ont, il faut le dire tout net, sauf quelques-uns (comme toujours…), rien vu venir.

 Le moment est propice à se demander : qu’est-ce qu’un spécialiste ? Abordons la question par un biais évident, éclatant, au moyen d’une autre question : qu’est-ce qu’un prix Nobel (en dehors des exceptions douloureuses, parfois presque grotesques, des Nobel de littérature et de la paix…) ? C’est un individu qui se voit reconnu par ses pairs comme un des  meilleurs chercheurs et  savants dans sa discipline. Et que dit Niels Bohr (1885-1962), dont la présentation n’est plus à faire, au sujet de la qualité de spécialiste ? Dans un remarquable ouvrage intitulé « La Partie et le Tout », sorte d’autobiographie intellectuelle, Werner Heisenberg (1901-1976), prix Nobel de Physique et un des fondateurs de la physique quantique, rapporte une riche conversation avec Bohr, au cours de laquelle ce dernier déclare : « Qu’est-ce qu’un spécialiste ? Beaucoup de gens répondraient qu’un spécialiste est un homme qui sait beaucoup dans un domaine donné. Mais, pour ma part, je ne peux pas accepter une telle définition, car en fait on ne peut jamais savoir beaucoup dans un domaine. J’emploierais donc plutôt la formule suivante : Un spécialiste est un homme qui connaît bien quelques-unes des erreurs les plus grossières que l’on risque de faire dans le domaine en question, et qui sait donc les éviter. »

 Il y a dans ces mots simples, et dits comme en passant, autant de morale que de méthode, on y trouve à la fois une leçon d’humilité et un  farouche appel à la rigueur. Mais notre temps ne semble aimer ni l’humilité ni la rigueur, ce qui ne date pas tout à fait d’hier. McLuhan (1911-1980), chantre et analyste quelque peu optimiste du nouveau monde des médias mais aussi pourvoyeur de références érudites sur la civilisation de l’écrit, de raccourcis intéressants et saisissants sur le passage de cette civilisation à celle de la communication électronique « globale », Mcluhan, donc, propose une définition du spécialiste dans son ouvrage intitulé « Pour comprendre les médias » : « Le spécialiste, en effet, est un personnage qui ne fait jamais de petites erreurs en se dirigeant vers la grande ». Cette dernière définition, plutôt une saillie, fera rire le public contemporain, le rire étant un réflexe salutaire face à la crainte légitime qu’inspire la lucidité impeccable de nos présents « spécialistes ». Mais gardons dans l’oreille et au cœur la définition du grand Bohr…

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