Destin d’une citation

Photos à bord est le titre d’un album édité, en 1942, sous les auspices du Secrétariat d’Etat à la Marine. Un exemplaire a été spécialement tiré pour Monsieur le Maréchal Pétain, Chef de l’Etat, dont une citation d’août 1940 fait office de dédicace en page 1. Les pages de garde portent les blasons de tous les bâtiments de l’Etat français. Le principe de l’ouvrage consiste en une alternance de photos de marine très esthétisantes, page de droite, et de citations tirées de l’histoire de la marine ou de la littérature françaises, page de gauche.

Page 15 figure une citation de Pascal : “On ne choisit pas pour gouverner un vaisseau celui des passagers qui est de meilleure maison.” Le lecteur entend spontanément que voilà un bel éloge du mérite, bien dans le goût de Vichy, quand la terre ne ment pas et que le travail, pour la patrie, doit conduire aux plus hautes destinées… Eh bien, voyons où Pascal a écrit cela et ce qu’il a bien pu vouloir dire. Cette phrase figure dans un fragment posthume, parmi ceux publiés sous le titre Pensées de Pascal. On sait que, précisément, elle se trouve dans les “Mémorables” de l’historien grec Xénophon (-426 ou -430 vers -355) et il se peut que Pascal la tienne non de l’auteur lui-même mais de son ami Méré, dans les œuvres duquel elle apparaît. Importance, au passage, de la seconde main, de la citation de citation, les plus grands auteurs n’ayant pas toujours lu les auteurs qu’ils font figurer dans leur bibliographie mais lu plutôt des synthèses, des résumés trouvés chez des commentateurs.

Et que veut dire Pascal, au moyen de cette citation qui n’est, de fait, pas présentée comme telle ? Nous sommes, on vous le dit tout de suite, à mille lieues, mille milles marins, du mérite et de la méritocratie, propres, on l’espère, à l’armée en général et à la marine en particulier. La préoccupation de Pascal concerne le meilleur moyen de désigner un successeur au Roi. Il nous avertit que, parfois, pour empêcher la déraison humaine de se donner libre cours, il faut passer par d’étranges détours. Car quoi, en apparence, de plus absurde que de désigner le premier fils de la reine pour succéder au roi ? “On ne choisit pas pour gouverner un vaisseau celui des passagers qui est de la meilleure maison.” (il manque un article défini à la citation de la Marine…) Cette loi serait ridicule et injuste, si les hommes étaient capables de s’entendre.

Mais comment fera-t-on pour désigner le plus vertueux, le plus habile ? Chacun prétend l’être, et voilà que nous en venons aux mains. “Attachons donc cette qualité (d’être le plus vertueux, le plus habile) à quelque chose d’incontestable. C’est le fils aîné du roi ; cela est net, il n’y a point de dispute. La raison ne peut mieux faire, car la guerre civile est le plus grand des maux.” Ni Pétain, ni de Gaulle n’aurait voulu, je crois, discuter le dernier membre de cette dernière phrase… Destin des citations !

Sources :

Pascal, Pensées

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